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27/10/2013

L'oncle d'Amérique (Suite et fin )

 

 

 

(suite et fin ) 

Mireille et Nathan firent donc le voyage,

arrivèrent épuisés par le décalage horaire ;

à peine le temps d’une douche,

et ils étaient dans le bureau du Coroner.

 Celui-ci les accueillit

avec beaucoup de déférence et de cordialité mêlées ;

nombre  de démarches avaient donc été déjà assurées

par les diverses administrations locales,

 mais maintenant, il fallait affronter la découverte du lieu.

Mireille n’en menait pas large,

soucieuse, voire  perturbée par l’irruption

qu’elle allait faire dans la vie de son oncle inconnu.

 C’était une sorte de défloration,

le viol d’une intimité jalousement préservée par la distance

 et le mutisme délibéré,

c’était l’effraction du coffre-fort d’un cœur,

 c’était tout ce qu’elle haïssait au plus profond  d’elle-même.

 

Le Coroner proposa  de les déposer,

Nathan et elle, au domicile de l’oncle.

 

medium_freeway.jpg

*

 

 Ils  traversèrent ainsi la ville, sur des kilomètres

 ce long, si long étirement  de boulevards.

*

medium_vieil_immeuble_LA.jpg

*

 

Le voyage avait épuisé Mireille,

qui dodelinait contre l’appuie-tête, elle ne vit rien,

entendit vaguement Nathan

qui l’alertait sur telle ou telle curiosité déjà connue de lui.

 Elle ne vit rien.

Le véhicule stoppa enfin.C'était Down Town . 

 

La rue avait un aspect déplaisant, pas vraiment misérable,

mais très contrasté, comparé ce que Nathan

avait vu et aimé  de L.A.


Quelques immeubles 
de trois ou quatre  étages pas plus,

aux crépis défraîchis, et grisâtres,

quelques terrains vagues entre des blocs, quelques âmes

qui traînaient sur les larges trottoirs,

 des magasins essentiellement d’alimentation,

petits , sans caractère, et qui devaient assurer

la survie de la population locale.

medium_SDF_downtown_LA.jpg
medium_the_sepulveda.jpg

 

Au numéro 159, un de ces immeubles impersonnels, 

 fenêtres à barreaux au rez- de chaussée, puis dans les étages,

des  semblants de balcons métalliques, l’escalier de secours,

une infinie tristesse malgré le grand ciel bleu,

l’air chaud de cette fin  de matinée.

 

Le Coroner les guida vers la porte, 

et sonna pour avertir le gardien.

Un homme entre  deux âges,  en tricot de corps,

 apparut dans l’encadrement  de l’entrée ;

il s’avança et tendit vers Mireille une main courte et grasse,

ébaucha un  salut souriant,à la fois sincère et maladroit,

que Mireille interpréta comme gêné.

 Il remit au Coroner le trousseau de clés.


Le lieu sentait le renfermé,

 l’humide malgré la chaleur extérieure.

 Mireille ne put mieux trouver

que de rapprocher les odeurs de la couleur grise.

Voilà, c’était bien de cela qu’il s’agissait, du gris neutre, 

 le gris était omniprésent, depuis le départ de Roissy,

 Mireille n’avait perçu dans son esprit

que des images en gris et là, tout à coup,

ces images prenaient vie,

dans le lieu même où elle allait côtoyer  la mort.

 

Elle avait décliné la proposition du Coroner

de se rendre à la morgue pour voir l’oncle Adrien,

au froid depuis qu’on l’avait découvert,

bien incapable d’une telle démarche,

et maintenant qu’elle gravissait les degrés  de l’étage,

elle savait que ce qui l’attendait

se révèlerait mille fois plus insupportable,

elle l’avait su depuis le début.

 

Une porte marron,  sans nom, ni sur la porte,

ni à côté  de la sonnette

 

Le gardien s’éclipsa.

 Le Coroner mit la clé dans la serrure, et la porte s’ouvrit.

 

Devant Nathan et Mireille apparut alors le secret de l’oncle.

 

On rentrait directement

dans la première des deux pièces du logement,

 à vocation de cuisine, pièce à vivre, bureau…

 

L’odeur submergea le gris. C’était effroyable,

Nathan se précipita pour ouvrir la fenêtre.

La partie cuisine,

 si ce mot pouvait ici prendre  sens, se distinguait par un évier, 

 un petit réchaud à gaz avec un unique feu,

quelques caisses à oranges posées à même le sol :

au milieu de rares légumes pourris, couraient les cafards.

Ils étaient partout :

sur la table,

grouillant sur  l’assiette, le verre, le couteau,

la fourchette, la cuillère, chacun unique,

 (Mireille n’en découvrit nuls autres),

dessus, dessous, devant derrière, noirs et gras,

on les entendait se déplacer en crissant.

De violentes contractions d’estomac saisirent Mireille,

au bord de la nausée.

 

 

La table, les reliefs de repas inachevé  

(on avait trouvé l’oncle par terre,

au pied de l’unique chaise, devant l’unique table),

des enveloppes jongeant le sol,

pour certaines ouvertes, pour beaucoup d’autres fermées,

des carnets aux couvertures cornées,

des journaux éparpillés,

des papiers par centaines, une pathétique panique .

 

Mireille regarda autour d’elle, elle ne vit alors que son fils,

les bras le long du corps,  hagard, déjà accablé

par la tâche qui les attendait.

 Il faudrait brasser les papiers,

trouver les noms des amis , des connaissances, à prévenir,

vérifier les relevés de compte, débarrasser tout en trois jours,

trois jours pas plus accordés par le propriétaire des lieux.

Il était tard.

 

Ils quittèrent l’appartement,

le quartier, pour rejoindre  le quartier, l'appartement de Scarlett

qui les accueillit et leur offrit le meilleur  d’elle –même,

son amicale présence et l’assurance ce que le lendemain,

ses bras se joindraient aux leurs.

 

Le mardi,

ils s’attaquèrent tous trois à l’impensable, fouillant les étagères

pour trier ce qu’il y  avait à conserver : rien.

 

L’appartement était plein de vide.


Ils remplirent des sacs poubelles de rien, papiers découpés,

vieux articles, bouts de cartons déchirés,

boîtes de conserve vides par dizaines,

*

medium_boîtes_empilées.jpg

 

frôlant les cafards

qui ne se décidaient pas à débarrasser le plancher ;

pas d’armoire, Adrien avait en tout et pour tout vestiaire

un  de ces portemanteaux perroquet de bar

 où s’accrochaient trois chandails, une sorte de pardessus beige, 

trois chemises,

deux pantalons, pendus par leur ceintures au perroquet  

et au pied de l'épouvantail ainsi nippé,

dans une caisse à oranges,

une  de plus ! des slips et caleçons,

des sous vêtements douteux, une paire de sandales.

 

 

 

Tout à coup, Nathan, qui allait le jeter,

 ouvrit un cahier à spirale graisseux :

en tombèrent des photos, des cartes postales   de  Bretagne,

de Provence...

 

héritage,los angeles,oncle d'amérique,bretagne,coroner

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toute la vie  de famille d’Adrien,

Mireille en communiante, deux  images de  cette communion

 

medium_carte_de_communion.jpg

 

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medium_image_d_e_communion.jpg

*

son faire part de  mariage, Nathan et sa sœur enfants,

le cousin Thierry, les cartes envoyées par son père,

toutes elles étaient là, religieusement conservées,

et à côté du petit lit,

seul meuble de la chambre minuscule,

la valise qui servait  de table de chevet.

*

medium_valise_oncle.2.jpg

*

*

 

Toutes  ces découvertes provoquaient

à Mireille un haut le cœur,

elle fouillait l’intimité de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas,

 elle en était contrite, et elle ne découvrait pourtant rien.


Car le secret d’Adrien résidait en ce seul mot :

 

RIEN

 

il avait exercé une profession indéterminée

 qui lui procurait une petite retraite dont ils retrouvèrent trace

dans les relevés bancaires,

il possédait un véhicule puisque plusieurs lettres, jamais ouvertes

et qu’ils décachetèrent, indiquaient que la voiture d’Adrien

était en fourrière depuis 8 mois. Il n’avait pas bougé.

 Ils prirent contact avec la dite- fourrière,

 il y  avait une somme faramineuse à régler,

pour récupérer une épave rose, qu’ils abandonnèrent pour la casse.

 

Photo : voiture américaine

Mireille se rendit à la Banque où était versée la retraite ;

elle fut agréablement surprise de l’accueil

et de la simplicité des formalités, ses papiers d’identité,

 une attestation du Coroner suffirent

pour lui permettre de rentrer en possession

des 20 000 dollars du compte.

 

Epilogue :

 

Scarlett,

Mireille et Nathan vidèrent les lieux dans les temps, ils ne trouvèrent personne à prévenir,pas trace d’amis,de connaissances,

de simples relations, pas  un seul numéro de téléphone noté, pas d'adresses .

La facture détaillée du téléphone indiquait quelques appels d’Adrien

vers la banque, une ou deux fois, vers un poste de secours de

police, trois fois rien

 Mireille donna son autorisation à l'incinération et la dispersion des cendres.

Le gardien révéla à Mireille que l’oncle disait bonjour, bonsoir, que

parfois il partait en voiture. Il avait, une fois, une seule fois,

confié qu’il aimait bien  se rendre pour marcher sur les hauts de

L.A, là où l’on domine la ville.

 


Vue sur Downtown LA à partir de l'observatoire.

Mireille prit la valise qui avait fait le voyage de Bretagne à Paris,

de Paris au Canada, du Canada à Los Angeles,y mit les photos,

les quelques cartes postales, emporta aussi l’assiette, le verre,

les couverts d’aluminium d’Adrien, le tout pieusement enveloppé

dans des journaux, regarda une dernière fois le petit logement

où rien ne s’était passé,et referma la porte sur une vie.


 

*

medium_hors_la_ville.jpg

 


 

 

Commentaires

Bonjour, J'arrive de L.A, avec le décalage horaire, je suis aussi fatigué que Mireille. Un conte dense qui tient en haleine jusqu'à la fin. Tu es débordante d'imagination. Pauvre Adrien, gris de partout !! Comment peut-on vivre sans espace et sans soleil.

Oui, je te stroumpferai un peu de salsepareille ce stroumpf. Je n'ai pas vu le dernier mail appel au vote, que ce matin à 5 h. Trop tard et bravo pour tes idées rassemblantes.

La bise matinale du grillon

Écrit par : christian | 08/03/2007

pour moi ça n'a pas l'air d'un conte mais malheureusement ce que doivent vivre ou en mourir
les expatriés solitaires ,humbles ,fiers dans le malheur , merci, même s'il y a tant de tristrsse ... jeanne

Écrit par : jeanne | 08/03/2007

beau et triste a la fois ton texte , quelle imagination débordante ; a quand un best-seller ? je te signale qu'un des cafards est encore vivant , il bouge !! pourvu qu'il ne grignote pas les adresses de mes amis blogueurs ! bisous . jean-pierre

Écrit par : jean-pierre | 08/03/2007

Mince je voulais commencer par beau et triste...nuit grise à L.A. j'étais persuadée qu'ils allaient découvrir quelque chose. Très belle nouvelle ...merci Framboisine
Bises du soir

Écrit par : ionard | 09/03/2007

c'est pas rien ce RIEN, mais çà nous donnerais bien le cafard.....
Bisous
ANNIE

Écrit par : MAMINIE | 09/03/2007

Pas de surprise à la fin , une corvée en gris , sans soleil , une corvée quand même ! Pauvre Adrien qui n'avait rien à dire à sa famille , pas fier de rester dans la médiocrité ! Quel dommage , il aurait du revenir vers ses frères , mais la fierté l'a empêché ! ! Merci Framboisine ! tellement agrèable de te lire que je n'ai " rien " fait de ce matin ! Bisous ! huguette

Écrit par : macary huguette | 09/03/2007

Je pensais que tu avais égaré dans tes nombrueses notes la fin de l'histoire! C'est très bien écrit. le recit d'une vie sans histoire, d'une histoire sans vie. Et il n'y a souvent rien derrière le rêve...américain

Écrit par : pascal | 09/03/2007

le néant ..néant d'une vie qu'il s'était "jeune" imaginé dorée .. et qui a finie aussi tristement qu'il l'a commencée .. un destin bien morose ... sans fin !!

Écrit par : michka | 11/03/2007

Ah ces histoires de vies...plus elles sont tristes et lourdes, plus elles nous enseignent la vie.

Dans tout ce fatras en gris, il semblerait que l'imagination ait donné beaucoup de couleurs à ce texte. Bravo !

Bonne journée

Écrit par : Anne-Marie | 11/03/2007

je ne m'attendais pas à cette finalité de l'histoire mais elle reflète bien une vie ,d'expatrié,qui laisse rien ou pas grand chose derrière lui mais qui à peut être vécu son "rêve Américain",va savoir......!Mireille ne le saura jamais.'Cétait agréable à lire.bisous,Framboisine et bon dimanche.M@+

Écrit par : mireille | 11/03/2007

Une histoire triste, pleine d'émotion et tellement mysterieuse. Pourquoi un tel isolement malgre un entourage familiale distant mais présent? Pourquoi une tell vie apparement sans vie? Une autre question qui restera à jamais sans réponse.
Pénétrer, trier, dépouiller et au final jeter la vie d'un inconnu mais qui demeure un membre de la famille n'a pu être que très douloureux. Dur pour Mireille. Quel courage.
L'histoire et le style ont vraiment suscité une intense émotion lorsque j'ai lu la nouvelle. Imagination et souvenirs se sont melés pour créer un sentiment aussi fort que confus.
Les illustrations si bien choisies ajoutent un élément visuel qui renforce et accompagne parfaitement un texte déjà superbement écrit.

Écrit par : Gwen | 19/04/2007

merci pour ce texte plein d'émotions...... que puis-je ajouter aux autres commentaires ?

Écrit par : Danielle | 07/06/2008

Je ne sais si cette histoire vient de ton esprit ou bien si elle est réelle, car elle pourrait l'être malheureusement. Récemment il a bien été découvert dans une résidence le corps d'un pendu. Pendu depuis 8 ans. Ni EDF,ni GDF ou autre, qui devaient bien avoir demandé le règlement de factures, n'ont fait de démarches. Le type devait se sentir bien seul de son vivant pour se pendre.
Tant de gens vivent dans la solitude.
Tu n'es pas gaie ce matin et en plus, il fait un temps moche.
Bises
Geneviève

Écrit par : Geneviève | 27/10/2013

Bonjour Françoise,
Souvenirs !!!
Avec le temps passé ! je pense à mon Grand -Père,ensuite ma Grand -mère,partie seule traversant en Dilligence La France,Bateau l'Ocean: en train les USA vers la Californie retrouver pendant 1 an son mari berger .à Los Angèles
Quel courage plein d'amour.
Merci: Bon dimanche Fanfan.
Je vous embrasse.
Jeanne

Écrit par : jeanne | 27/10/2013

Les commentaires sont fermés.

 
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