29/10/2012

"14 ", de Jean Echenoz



Titre lapidaire pour la grande Histoire,  "14"

si je  devais résumer l'impression générale que j'ai eue de  ce livre, ce  serait:


minimalisme, distance, concentration, sobriété, synthèse, méditation, perfection et élégance  de l'écriture.

Lorsque Anthime descend de sa bicyclette pour écouter le tocsin après en avoir vu les éclats alternés dans la campagne vendéenne, le sort en est jeté;

 

le gros livre qu'il s'apprêtait à ouvrir sous un arbre dans cette chaude journée d'août 1914, « Quatre -vingt -treize » de Hugo, est tombé  du vélo, ouvert au chapitre

"Aures habet et non audiet ".( "Il a des oreilles mais n'entend pas "")

 

Ils sont  cinq qui partiront du même endroit, et ces cinq-là,  Anthime, Charles, Bossis, Arcenel et Padioleau, le lecteur ne les oubliera jamais;

 

dès   ce tocsin, la guerre est  palpable, et après les multiples pots pour célébrer joyeusement l'événement, c'est le départ , tout aussi joyeux.

 

Les deux frères Charles et Anthime laissent Blanche, qui pour l'un une fiancé, qui pour l'autre une tendre amie secrètement désirée.

 

L'écriture d'Echenoz nous conduit sur 120 pages concises, brutales, à travers les dédales du massacre, vu au plus près par un narrateur omniscient qui ne nous cache rien, l'horreur à portée de baïonnette, l'apprentissage pour ces néophytes de la mort entre un soir et un matin, la peur au ventre qui transforme l'homme en prédateur pour l'homme,

au cœur du roman, quelques pages hallucinantes , au front, comme rarement décrit,

et puis tout sur la Grande Guerre :

les campagnes abandonnées, les animaux errants, les femmes aux responsabilités, les tranchées à s'y croire, odeurs, dominant les images,

rien , Echenoz ne nous épargne rien, mais les séquences sont percutantes et brèves :

les mutinés, fusillés pour l'exemple, le corps d'un chasseur-éclaireur sectionné longitudinalement comme une planche anatomique, l'ordonnance du capitaine disloqué en six morceaux, les éclats d'obus qui décapitent, qui hachent sous divers angles,

devant, l'ennemi,

sur soi, les rats, les poux, la merde, la pisse, le vomi, la boue, et derrière, les gendarmes redoutés qui poussent le bétail humain en première ligne, et Anthime, un parmi tous, qui , comme tous les autres,  ne comprend pas ce qu'il fait là, 

 

 

 

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Une heure trente de lecture et aussitôt achevée, la lecture reprend, plus analytique, plus calme, l'histoire et l'Histoire en deuxième ligne, et  l'écriture d'Echenoz savourée, admirée, le balancement effroyable entre fascination et répulsion

 

il faut lire et relire ce court roman , pas un livre de plus sur la guerre , mais un opuscule rare, bouleversant et âpre, qui se place  et nous place  à hauteur d'homme et c'est ce qui en fait sa grandeur. Echenoz nous impose  une véritable déflagration, à nous,  lecteurs  en paix de 2012 .

 

Un livre court dont on sort avec le sentiment d'avoir lu un énorme ouvrage, tant tout y est dit. 

" Quatre-vingt-treize" de Victor HUGO

II. Aures habet, et non audiet


Le vieillard restait immobile. Il ne pensait, pas ; à peine songeait-il. Autour de lui tout était sérénité, assoupissement, confiance, solitude. Il faisait grand jour encore sur la dune, mais presque nuit dans la plaine et tout à fait nuit dans les bois. La lune montait à l'orient. Quelques étoiles piquaient le bleu pâle du zénith. Cet homme, bien que plein de préoccupations violentes, s'abîmait dans l'inexprimable mansuétude de l'infini. Il sentait monter en lui cette aube obscure, l'espérance, si le mot espérance peut s'appliquer aux attentes de la guerre civile. Pour l'instant, il lui semblait qu'en sortant de cette mer qui venait d'être si inexorable, et en touchant la terre, tout danger s'était évanoui. Personne ne savait son nom, il était seul, perdu pour l'ennemi, sans trace derrière lui, car la surface de la mer ne garde rien, caché, ignoré, pas même soupçonné. Il sentait on ne sait quel apaisement suprême. Un peu plus il se serait endormi.

Ce qui, pour cet homme, en proie au dedans comme au dehors à tant de tumultes, donnait un charme étrange à cette heure calme qu'il traversait, c'était, sur la terre comme au ciel, un profond silence.

On n'entendait que le vent qui venait de la mer, mais le vent est une basse continue et cesse presque d'être un bruit, tant il devient une habitude.

Tout à coup, il se dressa debout.

Son attention venait d'être brusquement réveillée ; il considéra l'horizon. Quelque chose donnait à son regard une fixité particulière.

Ce qu'il regardait, c'était le clocher de Cormeray qu'il avait devant lui au fond de la plaine. On ne sait quoi d'extraordinaire se passait en effet dans ce clocher.

La silhouette de ce clocher se découpait nettement ; on voyait la tour surmontée de la pyramide, et, entre la tour et la pyramide, la cage de la cloche, carrée, à jour, sans abat-vent, et ouverte aux regards des quatre côtés, ce qui est la mode des clochers bretons.

Or cette cage apparaissait alternativement ouverte et fermée, à intervalles égaux ; sa haute fenêtre se dessinait toute blanche, puis toute noire ; on voyait le ciel à travers, puis on ne le voyait plus ; il y avait clarté, puis occultation, et l'ouverture et la fermeture se succédaient d'une seconde à l'autre avec la régularité du marteau sur l'enclume.

Le vieillard avait ce clocher de Cormeray devant lui, à une distance d'environ deux lieues ; il regarda à sa droite le clocher de Baguer-Pican, également droit sur l'horizon ; la cage de ce clocher s'ouvrait et se fermait comme celle de Cormeray.

Il regarda à sa gauche le clocher de Tanis ; la cage du clocher de Tanis s'ouvrait et se fermait comme celle de Baguer-Pican.

Il regarda tous les clochers de l'horizon l'un après l'autre, à sa gauche les clochers de Courtils, de Précey, de Crollon et de la Croix-Avranchin ; à sa droite les clochers de Raz-sur-Couesnon, de Mordrey et des Pas ; en face de lui, le clocher de Pontorson. La cage de tous ces clochers était alternativement noire et blanche.

Qu'est-ce que cela voulait dire ?

Cela signifiait que toutes les cloches étaient en branle.

Il fallait, pour apparaître et disparaître ainsi, qu'elles fussent furieusement secouées.

Qu'était-ce donc ? évidemment le tocsin.

On sonnait le tocsin, on le sonnait frénétiquement, on le sonnait partout, dans tous les clochers, dans toutes les paroisses, dans tous les villages, et l'on n'entendait rien.

Cela tenait à la distance qui empêchait les sons d'arriver et au vent de mer qui soufflait du côté opposé et qui emportait tous les bruits de la terre hors de l'horizon.

Toutes ces cloches forcenées appelant de toutes parts, et en même temps ce silence, rien de plus sinistre.

Le vieillard regardait et écoutait.

Il n'entendait pas le tocsin, et il le voyait. Voir le tocsin, sensation étrange.

A qui en voulaient ces cloches ?

Contre qui ce tocsin ?

Commentaires

Fanfan,je vais revenir lire cette note car j'ai écouté l'émissssion de Laure ADLER dont il était l'invité.

Je pense d'ailleurs offrir ce bouquin à Michel

Bises du soir

Écrit par : betty | 27/10/2012

Fanfan,j'ai un peu oublié me latin;que sognifieAures habet et
Non audiet?
Texte admirable que j'ai pris le temps de lire.
Pour l'anecdote,sais-tu d'oû provient le prénom Anthime?Échenoz
aime bien regarder les monuments aux morts:sur l'un d'eux il a vu ce prénom qu'il a intégré au
roman.Tu as fait une excellente critique.
Bises
Betty (Si ti as écouté Meyer à midi,il y avait la chanson la rôdeuse que j'avais sélectionnée
sur u
E de mes notes.Rien à voir avec l'interprétation excellente de Denise Gence

Écrit par : betty | 27/10/2012

pour Betty, citation« Aures habet et non audiet », d’Isaïe "il a des oreilles mais n'entend pas"

pour le choix fait par Echenoz du prénom d'Anthime, j'avais entendu cette référence aux monuments aux morts,

bon dimanche à tous, et LISEZ ! il fait un froid à lire

Écrit par : fanfan du fatras | 28/10/2012

Je viens te souhaiter un bon dimanche avec la nouvelle heure !
Le temps se rafraîchit on file doucement mais sûrement vers l'hiver ...
pas grave ! il fait toujours chaud sur blog50 avec les amis et amies virtuelles !
bise !

Écrit par : Marylène | 28/10/2012

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