26/04/2008
Le dernier des aurochs
Vacances,
des petits enfants sont sans doute par là
pour eux, une rediffusion d'un conte - maison.
*
Il était une fois,
Les contes bien souvent débutent en forêt,
il était une fois,
La forêt est magique et enchanteresse
mais si son couvert captive et protège, il inquiète,
et ensorcelle.
Méfiez-vous de la forêt qui dort.
Il était une fois,
Vous ne me croyez pas ?
*
*
*
*
Les grands arbres souffrent et pleurent,
crient, et se tordent,
les arbres saignent et meurent,
les arbres sont si vivants.
Vous ne me croyez pas ?
Il était une fois, au cœur d’une forêt profonde,
un curieux animal à cornes en qui,
ceux qui le croisèrent,
reconnurent la silhouette de l’aurochs.
Comment cet étrange animal
avait-il traversé tant et tant de siècles ?
La légende courait, mais peu y accorder crédit.
Il était une fois, …
l’on parla bien vite de mauvaise foi,
l’aurochs a disparu depuis des temps immémoriaux,
même Belle Lurette,
la fée des forêts n’y crut guère
quand le vent lui souffla la nouvelle.
L’ultime image restait fixée sur les parois des grottes.
*
*
*
Nul raison ne pouvait s’en remettre à cette foi-là :
l’aurochs, l’urus ,
le Bos primigenius,
domestiqué quelque 8000 ans avant JC
avait bel et bien disparu sous sa forme sauvage,
et nul donc ne pouvait raisonnablement croire en sa présence,
serait-elle unique dans la forêt.
Les hêtres, les châtaigniers,
les érables rouges, les chênes noueux,
les trembles, les mélèzes et autres conifères,
tous en sourirent,
haussèrent les branches,
et pensèrent à autre chose :
muer leurs tons d’été en couleurs d’automne,
laisser choir leurs glands,
leurs akènes pour engendrer la forêt prochaine.
*
*
*
*
Pourtant, il fut une fois, un soir,
pour être précis,
où, sous les basses frondaisons,
l’on vit une lourde silhouette, pour la seconde fois.
*
*
*
L’orage menaçait,
les arbres se resserrèrent ,
frileux et peureux sous la meurtrière menace :
chaque foudre endeuillait la forêt.
Ils le savaient, ces arbres téméraires aux saisons
et fragiles à l’éclair.
Ils savaient que ce soir encore,
ils paieraient leur tribut aux arcs de feu,
terrassés,
déchirés,
embrasés,
assassinés et décimés.
Mais, il fut une autre fois,
cette nuit - là,
nulle foudre ne les atteint,
aucun d’entre eux ne s’écartela sous le glaive de l’orage,
aucun d’entre eux ne fut jeté à terre,
ni ne flamba.
Au matin,
Belle Lurette, qui passait répertorier les dégâts de la nuit,
(elle le faisait depuis si longtemps,)
en laissa tomber sa baguette de frêne :
à flanc de pente, sous son regard ébahi,
un arbre nouveau, un cornu tout tordu,
étrange et somptueux,
pathétique et préhistorique entravait le chemin.
Nul doute, c’était l’aurochs, dernier Minotaure.
Lui seul avait attiré en cette nuit bleue le feu du ciel,
et pour s’immortaliser à jamais au cœur de la forêt,
s’était mué en tronc douloureux à double corne,
dernier vestige du passé qui, là, avait choisi de s’enraciner.
photo Jean Pierre Citti,
23:51 Publié dans Ecriture,Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note
17/03/2008
Ce bon Monsieur Paul
Quand ils fêtèrent leurs vingt ans de mariage,
Eveline et Raoul s’offrirent un voyage, une croisière.
Après avoir beaucoup hésité,
ils optèrent pour le contour de la Grèce,
avec escales, puis retour jusqu’à Marseille.
*
*
Ils ne partaient pas souvent: le plus loin qu’ils avaient été,
un séjour par autocar en Espagne.
Mais cette croisière, c’était tout le luxe auquel ils aspiraient.
*
*
*
Le premier soir,
ils se retrouvèrent à la table qui leur avait été désignée,
et là, un monsieur d’âge avancé,
peu causant, et distingué,
comme le remarqua tout de suite Eveline.
Deux ou trois repas en commun suffirent à créer des liens.
Monsieur Paul T.,
comme chaque année, s’évadait,
dans une croisière.
L’an passé, leur raconta –t-il,
il avait découvert le Rhin,
ses châteaux, son cours à travers l’Histoire,
dans une remontée splendide vers le nord.
Il évoqua les grands poètes germaniques,
Eveline écoutait,
Raoul tâchait de glisser quelques remarques.
Ils n’étaient pas au diapason.
Surtout Raoul
qui faisait montre d’une inculture parfaite.
Monsieur Paul T. parlait,
les deux écoutaient,
et tentaient quelques grains de sel,
pas toujours à propos.
La croisière fut tellement agréable !
M. Paul offrit le champagne
quand il apprit les 20 ans de mariage.
*
*
*
Lui était un célibataire incorrigible.
Pas de femme,
pas d’attaches,
pas de famille, une grande paix,
une liberté qui le comblait,
de l’argent, bien plus qu’il n’en avait nécessité.
Eveline et Raoul comprirent très vite…
M. Paul repartait vers Paris,
Eveline et Raoul rejoignaient Dijon.
*
*
*
Les Dijonnais téléphonèrent,
souvent,
écrivirent,
beaucoup,
des cartes banales,
puis plus personnelles,
qui leur demandaient
application et recherche.
M. Paul, touché par la sollicitude,
leur proposa de partager
quelques jours avec lui
dans sa maison de Normandie.
Ainsi, petit à petit,
Eveline et Raoul devinrent
secrétaires,
confidents, un peu
soignants , souvent,
déboulant soit à Honfleur, soir à Paris
au moindre rhume du vieux monsieur,
s’occupant avec gentillesse et dévouement
de son confort au fur et à mesure
que passaient les années.
*
*
Ce bon Monsieur Paul mit à leur disposition
sa grosse voiture allemande
qu’il ne conduisait plus,
la maison de Honfleur vit de plus en plus souvent rappliquer
les deux Bourguignons,
qui maintenant, en détenaient la clé.
*
*
*
*
IL se satisfaisait de cette relation,
pas vraiment amicale,
mais commode.
Eveline et Raoul le conduisaient quand nécessaire,
leur présence à Honfleur dissuadait les cambriolages.
A Paris, leur venue lui permettait des sorties
qu’il ne faisait plus guère seul.
Raoul jubilait au volant dans ce Paris
qu’il commençait à bien maîtriser ;
c’est à lui qu’incombait le choix des tables :
Monsieur Paul se contentait de régler.
- Soirées au cabaret, retaurants de prestige,
dîners sur les bateaux mouches,
escapades à trois pour un ou deux jours.
Eveline et Raoul reçurent Monsieur Paul à Dijon
et lui firent les honneurs de leur ville :
ce fut pour eux l’occasion d’effectuer
pour la première fois
le parcours de la Chouette.
Ils ignoraient que leur ville,
admirée par Monsieur Paul
fût aussi belle et intéressante.
*
*
Et surtout,
il y avait Staphie,
la siamoise adulée,
adorée, vénérée,
pour qui rien n’était trop.
Staphie couchait sur le lit du maître,
mangeait sur sa table,
dans une assiette de porcelaine,
des petits plats que Monsieur Paul
savait parfaitement varier,
et directement fournis par un traiteur de la rue Monge.
Quand il devait s’absenter,
ou que la maladie l’obligeait à une cure,
un repos,
voire une hospitalisation,
les Dijonnais arrivaient,
pour Staphie, qu’ils dorlotaient,
et bichonnaient.
*
*
*
Lorsque Monsieur Paul fut victime de sa première crise cardiaque,
ils arrivèrent aussitôt
et prirent possession de l’appartement,
visitant à l’hôpital américain de Neuilly
chaque après midi le bon vieillard,
ému aux larmes de tant de prévenance ;
ils s’occupèrent de Staphie,
comme de leur « propre fille »
déclarèrent-ils au malade bouleversé…
Lentement,
sûrement
ils tissaient leur toile, à coups de présence, de services.
*
*
*
Dix ans durant, Eveline et Raoul se donnèrent un mal fou pour être reconnus indispensables, attachés à Monsieur Paul comme de dociles subordonnés.
*
*
*
En attendant. Patiemment .
*
*
*
*
Par un matin frisquet d’octobre 1995,
ils reçurent l' appel :
Monsieur Paul venait d’avoir une énième alerte.
La route de Paris s’ouvrit à eux.
Ils arrivèrent juste à temps
pour que l’ami les regardât
avec attendrissement,
couché pour la dernière fois
dans ce lit de l’hôpital américain de Neuilly,
où il rendit son dernier soupir
*
*
*
*
Les Dijonnais, sans remords,
sans scrupules,
un rien rigolards,
prirent aussitôt la route d’Honfleur,
où ils décrochèrent quelques tableaux,
et roulèrent deux superbes tapis de soie,
avant de les embarquer
dans le coffre de leur petite Peugeot.
Au passage, la boîte de louis d’or
dissimulée maladroitement sous un canapé disparut.
Staphie était du voyage.
*
*
*
Le notaire de Monsieur Paul se trouva
devant un terrible casse – tête :
il y avait bien un testament,
les archives d’Aix en Provence le certifiaient,
mais point d’héritiers connus.
C’est alors que commença la recherche généalogique
pour retrouver de probables cousins éloignés,
quelque part.
L’étude bien connue de Maître Coutot,
généalogiste, s’occupa de l’affaire
et en quelques mois,
furent repérés en Suisse
deux lointains cousins de Monsieur Paul T.
Le testament pouvait alors être enfin dévoilé.
Maître Garradeau,
le notaire,
convoqua Eveline et Raoul,
comme le stipulait le document en sa possession
et les deux helvètes
qui, tout surpris de se découvrir un parent parisien,
vinrent, circonspects,
et sans conviction,
pour la lecture du testament.
Celui-ci énumérait plusieurs associations
et organismes
auxquels Monsieur Paul distribuait une bonne partie
de sa fortune.
Y compris la maison de Honfleur, et l'appartement
de la rue Claude Bernard.
Vint enfin le tour d’Eveline et Raoul
« …C’est avec une infinie reconnaissance
que j’évoque ici mes amis Eveline et Raoul,
qui furent fidèles,
présents, attentifs et dévoués,
sans jamais se lasser de mon caractère difficile,
sans jamais attendre de moi autre chose que mon amitié ;
à eux, qui éclairèrent ces dix années,
à eux, je lègue
ce que j’ai eu dans mon existence de plus précieux,
ma richesse,
mon soleil,
Je sais que Staphie ne pourra jamais
nulle part
être plus choyée,
aimée,...etc etc etc… »
*
*
Eveline et Raoul décomposés,
tassés sur les chaises un peu basses
du bureau de maître Garradeau,
voyaient défiler les dix années écoulées,
les plans, les projets.
Ils remirent la clé de Honfleur au notaire.
Les cousins suisses se virent allouer une partie non négligeable
du compte en banque
et du porte feuille d’actions
qui restaient après les diverses donations.
*
*
*
*
*
La Peugeot s'arrêta au sortir de Paris sur la première aire
d’autoroute.
Une boule soyeuse voltigea par la portière entrouverte,
et rebondit mollement sur le parking.
*
*
Staphie se redressa
et n’eut que le temps d’apercevoir
la petite voiture qui démarrait en trombe,
dans une accélération de rage.
*
*
*
_____________
23:21 Publié dans Ecriture,Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note
11/03/2008
Marie


Née en 1903, à Mugron, au cœur de la Chalosse, Marie, n’avait bénéficié que de juste ce qu’il fallait d’école pour apprendre à lire et à compter avant de se retrouver dans les champs à pousser oies et canards, puis au lavoir à frotter draps et chemises de quelque riche bourgeoise des environs.
Quand elle arriva au service de mes grands parents, elle avait vingt sept ans, un fils, un mari déjà mort des séquelles de la Grande guerre.
Courageuse et volontaire landaise, elle entra donc comme domestique, bonne à tout faire comme on disait alors.
Elle participa aux moments rares de joie de mon père,il avait dix ans, elle lui servit davantage de mère que la sienne propre.Ouverte, brave, dans le sens le plus large, Marie trimait dur, entre son Jojo, sa belle mère, qu’elle avait à charge, la maison.
Elle rentrait coucher chez elle.
J’ai beaucoup fréquenté sa demeure, petite, étroite, entre deux maisons, en haut d’un perron toujours fleuri.
Une pièce commune où Alice la belle mère trônait, impotente et acariâtre régentait la vie, du fond de son fauteuil.
La chambre d’Alice, au bout du couloir, fenêtre sur cour, et entre les deux, une pièce noire où Marie couchait, avec son Jojo, dans le même lit.
Robinet d’eau froide au dessus de l’évier dans la pièce à vivre, une grande cheminée, une cuisinière à bois ; petite cabane dans la cour : il fallait descendre les huit marches, faire le tour de la maison, pénétrer sous le porche. Au fond de la cour, commune à cinq locataires, cabane en bois. En pleine ville. Années 60, c’est ainsi que j’ai connu les lieux dans lesquels elle vivait depuis 1930.
















