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30/12/2018

Les Oranges d'Alphonse DAUDET et l'étymologie du mot "orange "

   Envie folle de lumière,   de chaud soleil   :

 les oranges me viennent à l'esprit .

cadeau royal que   ce fruit  sucré, coloré, délicieux et lumineux

au cœur de la saison triste,

 

Saint Nicolas en apporte toujours, accompagnées de noix,

les fruits d'élection de sa fête 

Oranges et noix, les délices de Saint Nicolas

 

Orange, un mot qui a drôlement voyagé  :

Dictionnaire des mots français  d'origine arabe "

(Coll. Points Seuil)  de  Salah  Guemriche .

 

 

Journaliste indépendant algérien, à l'exception de quelques

 

années au magazine Parole et musique, Salah Guemriche vit en

 

France depuis 1976. 

Son statut d'intellectuel algérien lui permet de s'exprimer dans

divers journaux dont Libération, Courrier de l'UNESCO et La

Croix. Il est aussi l'auteur d'un recueil de poèmes, 'Alphabétiser

 

le silence' et de deux romans, 'L' Homme de la première phase'

et 'Un été sans juillet'.  


Le voyage  de l'ORANGE :

 

 

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Ce mot vient du persan (langue indo européenne ) "narang" par

 

l'intermédiaire de l'arabe. On peut constater le disparition du -n

initial (certainement confondu avec l'article indéfini.)

 

Il est cependant conservé dans le vénitien naranza ou l'espagnol

naranja;

autre élément étonnant : le -o initial: l'italien a supprimé le -n

comme le français mais a conservé le -a : arnacia.

 

   A l'origine,  l'orange  désignait  l'orange amère , c'est elle que  les Vénitiens appelaient naranza. En grec ancien, l’orange se disait 

χρυσόμηλον, c'est-à-dire pomme d’or, malheureusement aujourd’hui

en grec moderne, l’orange a l’appellation πορτοκαλί et les oranges

amères portent le nom de νεράντζι qui est proche du mot vénitien   naranza.

A noter que or et orange avaient la même signification.

 

  Ces oranges amères sont apparues en Italie au XIe siècle, elles

ont  été transmises par les Perses aux Arabes qui les ont importees en Sicile .


  L'orange que nous connaissons de nos jours est l'orange douce,

originaire  de  Chine et qui  a été introduite en Europe vers les

XVI/XVII° siècles,à partir de l'Inde  par les Portugais  d'où

l'appelatio8de l'orange -du Portugal dans certaines langues .

 

 

albanais : portokallë,

bulgare :portokal,

grec : portokali,

roumain : portocală,

turc : portokal)...

 

 Avant cela, nous ne connaissions que l 'orange  amère.  Cette orange douce fut ensuite nommée  "  pomme de  Chine "


Furetière écrit orenge (ce terme désigne les oranges amères) 


pour les oranges douces : 


orenge de Portugal (cf. arabe bordogal 
ou orenge de Chine (cf. allemand "Apfelsine" , pomme de  Chine,

  en néerlandais" Sinaasappel", en  arabe maghrébin "China " )  

 

en latin (botanique) orange s'écrit aurantium (cf. or du latin

 

classique aurum) 

 


le terme botanique est citrus aurantium  (pour l'orange douce) 

 

Me revient à l'occasion le merveilleux souvenir des oranges du

jardin  de  Valencia, oranges qu'il suffisait de serrer en  écartant

les doigts pour qu'elles  s'ouvrissent en laissant couler leur  nectar

sucré! Le bonheur à portée de gourmandise.

Ah les  oranges  de Valencia ! ! !

Orange, alphonse daudet,lettres de mon moulin, contes, diuceur, blida, neige, agrumes, corse,

 

 

 

          Et maintenant, voyons quel jus pour vous  en  produit la

prose si poétique de Daudet.

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Pour bien connaître les oranges, il faut les  avoir vues  chez elles,

aux îles Baléares, en Sardaigne, en Corse, en Algérie,

dans l'air bleu doré, l'atmosphère tiède de la Méditerranée.

Je me rappelle un petit bois d'orangers à Blidah :

c'est là qu'elles étaient belles !

 

*

medium_medium_orangeraie1024.jpg

 

Dans le feuillage vert sombre,lustré, vernissé,

les fruits avaient l'éclat de verres de couleur,  et doraient l'air

environnant avec cette auréole de splendeur

qui entoure les fleurs éclatantes.

Ça et là des éclaircies laissaient voir à travers les branches

les remparts de la petite ville, le minaret d'une mosquée,

le dôme d'un marabout,et au-dessus de l'énorme masse de l'Atlas,

verte à sa base, couronnée de  neige comme d'une fourrure blanche,

avec  des moutonnements,un flou de flocons tombés.

Une nuit, pendant que j'étais là,

je ne sais par quel phénomène ignoré depuis trente ans,

cette zone de frimas et d'hiver se secoua sur la ville endormie ,

et Blidah se réveilla transformée, poudrée à blanc.

Dans cet air algérien si léger,si pur,

la neige semblait une poussière de nacre.

Elle avait des reflets de plumes de paon blanc.

Le plus beau, c'était le bois d'orangers.

orangers  sous la neige.jpg

 

Les feuilles solides gardaient la neige intacte et droite

comme des sorbets sur des plateaux de laque,

et tous les fruits poudrés à frimas avaient une douceur splendide,

un rayonnement discret comme de l'or voilé de claires étoffes

blanches.

*

medium_oranges_sous_la_neige.jpg

*

Cela donnait vaguement l'impression d'une fête d'église,



de soutanes rouges sous des robes de dentelles, de dorures

d'autel enveloppées de guipures... 

 

Mais mon meilleur souvenir d'oranges  me vient encore

de Barbicaglia, un grand jardin auprès d'Ajaccio

où j'allais faire la sieste aux heures de chaleur.

Ici les orangers, plus hauts, plus espacés qu'à Blidah,

descendaient jusqu'à la route, dont le jardin

n'était séparé que par une haie vive et un fossé.

Tout de suite après, c'était la mer, l'immense mer bleue...

Quelles bonnes heures j'ai passées dans ce jardin !

Au-dessus de ma tête, les orangers en fleur et en fruit

brûlaient leur parfum d'essence.

De temps en temps, une orange mûre, détachée tout à coup,

tombait près de moi comme alourdie de chaleur,

avec un bruit mat, sans écho,sur la terre pleine.

Je n'avais qu'à allonger la main.

C'étaient des fruits superbes, d'un rouge pourpre à l'intérieur.

Ils me paraissaient exquis, et puis l'horizon était si beau !

 

Entre les feuilles, la mer mettait des espaces bleus éblouissants


comme des morceaux de verre briséqui miroitaient dans la brume

de l'air. Avec cela le mouvement du flot agitant l'atmosphère à de grandes distances,  ce murmure cadencé qui vous berce 

dans  une barque invisible, la chaleur, l'odeur des oranges...

Ah ! qu'on était bien pour dormir dans le jardin de Barbicaglia !

*

medium_medium_zuani_verdure.jpg

*

Quelques fois cependant, au meilleur moment de la sieste,

des éclats de tambour me réveillaient en sursaut.

C'étaient de malheureux tapins qui venaient s'exercer en bas,

sur la route. A travers les trous de la haie,

j'apercevais le cuivre  des tambours  et les grands tabliers blancs

sur les pantalons rouges.

Pour s'abriter un peu de la lumière aveuglante

que la poussière  de la route renvoyait impitoyablement,

les pauvres diables venaient se mettre au pied du jardin, dans

l'ombre courte de la haie. Et ils tapaient ! et ils avaient chaud !

Alors , m'arrachant de force à mon hypnotisme, je m'amusais à

leur jeter quelques uns  de ces beaux fruits d'or rouge 

qui pendaient près de ma main.

Le tambour visé s'arrêtait.

Il avait une minute d'hésitation, un regard circulaire pour voir

d'où venait la superbe orange roulant devant lui dans le fossé ;

puis il la ramassait bien vite et mordait à pleines dents

sans même enlever l'écorce.

 

Je me souviens aussi que tout à côté de Barbicaglia,

et séparé seulement par un petit mur bas, il y avait un jardinet

assez bizarreque je dominais de la hauteur où je me trouvais.

C'était un petit coin de terre, bourgeoisement dessiné.

Ses allées blondes de sable,bordées de buis très verts,

les deux cyprès de sa porte d'entrée,

lui donnaient l'aspect d'une bastide marseillaise.

Pas une ligne d'ombre.

Au fond, un bâtiment de pierre blanche  avec des jours de caveau

au ras du sol. J'avais d'abord cru  à une maison de  campagne ;

mais, en y regardant mieux, la croix qui la surmontait,

une inscription que je voyais de loin, creusée dans la pierre,

sans en distinguer le texte, me firent reconnaître un tombeau de

famille corse.Tout autour d'Ajaccio,

il y a beaucoup de ces petites chapelles mortuaires,

 

dressées au milieu de jardins à elles seules.

La famille y  vient le dimanche, rendre visite à  ses morts.

Ainsi comprise, la mort est moins lugubre

que dans la confusion des cimetières.

Des pas amis troublent seuls le silence.

*

medium_medium_cim_fleuri.jpg

*

De ma place,

je voyais un bon vieux trottiner tranquillement   dans les allées.   

Tout le jour il  taillait les arbres, bêchait,  arrosait,   

enlevait les fleurs fanées  avec un soin minutieux ; 

puis au soleil couchant,  il entrait  dans la petite chapelle  

où dormaient les  morts de sa famille ;  

il resserait la bêche, les râteaux,  les grands arrosoirs;  

tout cela avec la tranquillité ,

la sérénité d'un jardinier de cimetière.

 *

medium_medium_cim_marin.jpg

 

Pourtant, sans qu'il s'en rendît  bien compte,

ce brave homme travaillait avec un certain recueillement ,

tous les bruits amortis et la porte du caveau

refermée chaque fois discrètement,

comme s'il eût craint  de réveiller quelqu'un. 

Dans le grand silence radieux,

l'entretien de  ce jardin ne troublait pas un oiseau,

et son voisinage n'avait rien d'attristant.

Seulement la mer en paraissait plus immense, le ciel plus haut,

et cette sieste sans fin mettait tout autour d'elle,

parmi la nature troublante,accablante à force  de vie ,

le sentiment de l'éternel repos...

 

 

Texte : Alphonse DAUDET

in Les Lettres de mon Moulin

1840 - 1897

 

 

Photographies:  source Internet

 

LES ORANGES

TEXTE LU par FERNANDEL

 


 

*

 

04/12/2013

Fernandel lit "Les Trois Messes Basses "

 

Un régal !  à l'approche de Noël, ce beau texte de Daudet admirablement servi par un grand acteur, à écouter et à lire  aussi toute l’année! deux versions    ( je préfère  la  seconde, malgré la vidéo pas indispensable,...plus rythmée, plus théâtrale )

 

 

File:Mont ventoux from mirabel.jpg

 CONTE DE NOEL



- Deux dindes truffées, Garrigou ?...
- Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était tendue...
- Jésus-Maria ! moi qui aime tant les truffes !... Donne moi vite mon surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore aperçu à la cuisine ?...
- Oh ! toutes sortes de bonnes choses... depuis midi nous n'avons fait que plumer des faisans, des huppes, des gélinottes, des coqs de bruyère. La plume en volait partout... Puis de l'étang on a apporté des anguilles, des carpes dorées, des truites, des...
- Grosses comment, les truites, Garrigou ?
- Grosses comme ça, mon révérend... Énormes !...
- Oh ! Dieu ! Il me semble que je les vois... As-tu mis le vin dans les burettes ?
- Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes...
Mais dame ! Il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs... Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les candélabres !... Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. Monsieur le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage.
Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion... Ah ! vous êtes bien heureux d'en être, mon révérend !... Rien que d'avoir flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit partout... Meuh !...
- Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier coup de la messe ; car voilà que minuit est proche, et il ne faut pas nous mettre en retard...
Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché de gourmandise.
Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum ! hum !) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie du château ; et, l'esprit déjà troublé par toutes ces descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s'habillant :

- Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme ça !...
Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des cloches, et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l'ombre aux flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours de Trinquelage. C'étaient des familles de métayers qui venaient entendre la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne en main, les femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout ce brave peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir de la messe, il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse d'un seigneur précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage :
- Bonsoir bonsoir maître Arnoton !
- Bonsoir, bonsoir, mes enfants !
La nuit était claire, les étoiles avivées de froid ; la bise piquait, et un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu-noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient, venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses, de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie remués dans les apprêts d'un repas ; par là-dessus, une vapeur tiède, qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces compliquées, faisait dire aux métayers, comme au chapelain, comme au bailli, comme à tout le monde :
- Quel bon réveillon nous allons faire après la messe !
Drelindin din !... Drelindin din !...
C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, une cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries de chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, les tapisseries ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde ! Et que de toilettes ! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui entourent le chœur le sire de Trinquelage, en habit de taffetas saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur les bancs, c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs familles ; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entrouvrent et referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans l'église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés.
Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des distractions à l'officiant ? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au fond de l'autel avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps :
- Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt nous serons à table.
Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au réveillon. Il se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entrouverts, et dans cette buée deux dindes magnifiques bourrées, tendues, marbrées de truffes...
Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande salle déjà prête pour le festin.
ô délices ! voilà l'immense table toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah ! bien oui, Garrigou !) étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme s'ils sortaient de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans leurs narines de monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu'il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur es broderies de la nappe d'autel, et deux ou trois fois, au lieu de Dominus vobiscum ! Il se surprend à dire le Benedicite. À part ces légères méprises, le digne homme débite son office très consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une génuflexion ; et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première messe ; car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes consécutives.

- Et d'une ! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement ; puis, sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit être son clerc, et...
Drelindin din !... Drelindin din !... C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le péché de dom Balaguère.
-Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout abandonné au démon de gourmandise, se rue sur le missel et dévore les pages avec l'avidité de son appétit en surexcitation. Frénétiquement il se baisse, se relève, esquisse les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. À peine s'il étend ses bras à l'Évangile, s'il frappe sa poitrine au Confiteor. Entre le clerc et lui c'est à qui bredouillera le plus vite.
Versets et répons se précipitent, se bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui prendrait trop de temps, s'achèvent en murmures incompréhensibles.
Oremus ps... p,ç... p,i...
Mea culpa... pa... pa...
Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures de tous les côtés.
Dom... scum !... dit Balaguère.
...Stutuo !... répond Garrigou ; et tout le temps la damnée petite sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.
- Et de deux ! dit le chapelain tout essoufflé ; puis, sans prendre le temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l'autel et...
Drelindin din !... Drelindin din !...
C'est la troisième messe qui commence. Il n'y a plus que quelques pas à faire pour arriver à la salle à manger ; mais, hélas ! à mesure que le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une folie d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes dorées, les dindes rôties sont là, là... Il les touche... il les... Oh ! Dieu !... Les plats fument, les vins embaument : et, secouant son grelot enragé, la petite sonnette lui crie :
- Vite, vite, encore plus vite !...
Mais comment pourrait-il aller plus vite ? Ses lèvres remuent à peine. Il ne prononce plus les mots... À moins de tricher tout à fait avec le bon Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le malheureux !... De tentation en tentation, il commence par sauter un verset, puis deux. Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas, effleure l'Évangile, passe devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme Garrigou (vade retro, Satanas.), qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.
Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants !
Obligés de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas un mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent quand les autres sont debout ; et toutes les phases de ce singulier office se confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes diverses. L'étoile de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas, vers la petite étable, pâlit d'épouvante en voyant cette confusion...
- l'abbé va trop vite... On ne peut pas suivre, murmure la vieille douairière en agitant sa coiffe avec égarement.
Maître Arnoton, ses grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans son paroissien où diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui eux aussi pensent à réveillonner ne sont pas fâchés que la messe aille ce train de poste ; et quand dom Balaguère, la figure rayonnante, se tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces : Ite, missa est, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui répondre un Deo gratias si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait déjà à table au premier toast du réveillon. Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé de haut en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs ; et le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de gélinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du Pape et de bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu seulement le temps de se repentir ; puis, au matin, il arriva dans le ciel encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à penser comme il y fut reçu.
- Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien ! lui dit le souverain Juge, notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une vie de vertu... Ah ! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien, tu m'en payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...
... Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au pays des olives. Aujourd'hui, le château de Trinquelage n'existe plus, mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux, dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, l'herbe encombre le seuil ; il y a des nids aux angles de l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu'en allant aux messes et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle, éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m'a affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s'était perdu dans la montagne du côté de Trinquelage ; et voici ce qu'il avait vu...
Jusqu'à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air d'être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, s'agiter des ombres indécises.
Sous le porche de la chapelle, on marchait, on chuchotait :
- Bonsoir maître Arnoton !
- Bonsoir bonsoir mes enfants !...
Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave, s'approcha doucement et, regardant par la porte cassée, eut un singulier spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour du chœur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient encore.
De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hôtes habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si elle avait brûlé derrière une gaze ; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes.
Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu du chœur agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix, pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or allait, venait devant l'autel, en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien sûr c'était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse.

 
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